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Sortir de soi

il y a 8 heures
6 min de lecture


Il nous arrive de désirer sortir de nous-mêmes, et nous nommons cela une délivrance. Nous cherchons l'amour, l'ivresse, la contemplation, l'oubli, tout ce qui promet de nous arracher un instant à cette présence encombrante que nous sommes à nous-mêmes. Simone Weil donne à ce désir sa forme extrême lorsqu'elle écrit que le moi n'est que l'ombre projetée par le péché et l'erreur qui arrêtent la lumière de Dieu, et que je prends pour un être. Si le moi n'est qu'une ombre, il suffirait de laisser passer la lumière pour qu'il se dissipe. Mais avant de savoir s'il peut se dissiper, demandons si nous pouvons seulement en sortir, et par quel chemin.

Partons d'un trait minimal dont nul ne peut douter : tout vécu est à quelqu'un. Il n'y a pas d'expérience qui ne soit vécue par celui qui la vit, pas de sensation qui ne soit rapportée à celui qui la sent. Le moi, en ce sens premier, n'est pas une chose, c'est le fait qu'il y ait toujours quelqu'un à qui l'expérience arrive. Sortir de soi signifierait alors vivre une expérience qui ne serait à personne, et l'on pressent déjà la difficulté.


Les expériences qui semblent nous emporter

Nous connaissons des états où nous perdons le contrôle, comme si une force étrangère nous possédait : la colère qui submerge, l'extase des sens, la transe, l'ivresse. Ils paraissent nous jeter hors de nous. Pourtant, dès que l'état retombe, nous nous rattachons ce que nous avons vécu, nous le déclarons nôtre, et souvent nous cherchons à le reproduire précisément parce qu'il nous a semblé amplifier notre existence. Ce ne sont donc pas les expériences extrêmes qui nous font sortir de nous, puisque nous en sortons enrichis, avec un souvenir de plus à inscrire à notre compte.

On objectera le sommeil. Mais le sommeil sans rêve n'est pas une sortie, c'est une absence, un trou dont je ne rapporte rien puisque personne ne l'a habité, et l'on ne s'évade pas en cessant d'exister. Le rêve, lui, est vécu, et prétend parfois me faire autre ; mais cette impression est suspendue au moi conscient qui, au réveil, reconstitue le songe à partir de ses souvenirs. Le moi revient sous la figure de celui qui se souvient de n'avoir pas été soi. Le rêve ne me sort pas de moi, il me donne un souvenir de plus, celui d'une étrangeté que c'est encore moi qui me raconte.

Il en va de même de l'étreinte amoureuse, où nous croyons rejoindre l'autre dans la jouissance. Cette rencontre a bien sa cause en autrui, mais ce que je vis, ce sont mes propres sensations, les images qu'il éveille en moi. L'autre est l'occasion de mon plaisir, non son contenu. La preuve en est cruelle : de la jouissance de l'autre, je n'ai aucun accès, elle me reste fermée. Nos deux extases sont côte à côte, jamais mêlées ; chacun jouit seul, ensemble. Aussi intense soit-elle, l'expérience reste mienne, parce que son contenu monte de moi. Le moi éprouve du moi, en un circuit fermé que rien n'ouvre, et se nourrit de ce qui devait le dissoudre. Il faut donc chercher ailleurs, du côté d'un vécu dont un autre serait l'origine.


L'autre en soi, ou la fausse issue de la fiction narrative

Peut-être ce dehors se trouve-t-il au-dedans. Ne pouvons-nous engendrer en nous une véritable altérité ? L'écrivain semble en offrir l'exemple : il invente des personnages, et les plus grands témoignent qu'ils ignorent ce qu'ils feront, qu'ils les découvrent agir devant eux, dotés d'une volonté qui paraît ne rien leur devoir. Voilà, dirait-on, de l'autre né du dedans.

Mais l'écrivain met de lui dans chaque personnage, il leur prête ses traits, ses désirs, ses frustrations, il les façonne à partir de ceux qu'il a aimés ou haïs. En les inventant, il approfondit son propre monde, il s'y reconnaît, il s'y projette. Le personnage qui semblait lui échapper ne fait que lui révéler une part de lui qu'il ignorait. Son altérité n'est pas celle d'un autre, mais celle d'un moi plus vaste que le moi qui écrit. Et la preuve en est qu'il signe : l'œuvre porte son nom, elle est ce qu'il a de plus intime. On ne signe pas une rencontre. L'intériorité, si profonde qu'on la creuse, ne perce pas le moi, elle l'approfondit ; on croyait descendre vers un autre, on ne trouve qu'un soi plus ample, et derrière lui un autre soi encore, comme ces poupées qui n'en finissent pas d'en contenir une plus petite. Il faut décidément un autre qui ne soit pas moi, dont je ne sois pas la source.


Discuter vs dialoguer

Cet autre, c'est autrui, non comme un second moi, mais comme ce qui ne se réduit pas à moi. Ce qui de lui peut faire irruption en moi, ce n'est pas son corps c'est le sens de sa parole. Lorsqu'il me parle, quelque chose de lui entre en moi non comme un simple effet, mais comme une pensée que je dois reprendre pour la faire mienne.

Mais voyons ce qui se passe si je réussis. Comprendre, c'est "cum prehendere", prendre avec. Si la parole d'autrui est claire et mon esprit attentif, je la reproduis en moi, je l'assimile, et donc, encore une fois, je reviens à moi. Dans la compréhension mutuelle, nous nous trouvons dans un espace commun du sens où chacun est chez soi tout en étant chez l'autre, et il se produit comme une fusion des esprits, une rencontre érotique dépouillée de sa chair. Plus la compréhension est prompte, sans accroc, plus elle tend à cette fusion de deux moi.

J'ai connu de vrais jumeaux qui se comprenaient si bien qu'ils n'éprouvaient nul besoin de communiquer, et dont l'apprentissage du langage s'en était trouvé retardé, tant leur entente immédiate rendait la parole superflue. La communion la plus parfaite ne produit pas plus de dialogue, elle en produit moins, jusqu'au silence, car le langage naît de la distance à franchir, et là où il n'y a plus d'écart, il n'y a plus rien à se dire. La fusion n'est pas le comble de la rencontre, elle en est l'extinction : deux êtres qui coïncident forment une seule clôture pour deux. La compréhension, si elle s'achève en fusion, ne me fait toujours pas sortir de moi.

Ce n'est pas la compréhension qui me déprend de moi, c'est son échec provisoire

Prenons alors deux personnes qui conversent, chacune acquiesçant au discours de l'autre. Voici qu'un mot vient buter contre l'assimilation par l'une d'elles. Elle ne comprend pas, une contradiction se lève qu'elle ne peut absorber. Or elle veut comprendre, car elle veut maintenir le dialogue dans la raison. Elle interrompt donc l'autre et le questionne : « je ne comprends pas, que veux-tu dire, pourquoi affirmes-tu cela ? "Dans ce flottement, elle se tient tendue vers l'autre sans le rejoindre ; il lui manque un bout de sens qu'elle attend, voire qu'elle exige, et qu'elle ne peut se donner à elle-même. Elle est appel, elle est manque, elle manque à être. C'est cette distance qui la tient hors d'elle. Et pourtant elle est aussi en elle, car elle ré-fléchit, elle a vu le problème et sait que c'est elle qui l'a vu. La voilà tout ensemble dedans et dehors.

Tout se joue ici. Ce n'est pas la compréhension qui me déprend de moi, c'est son échec provisoire. Tant que je comprends, "je m'assimile" l'autre, je me repose en lui comme en un second chez-moi. C'est lorsque je bute, lorsque le sens manque et que je dois le réclamer, que l'autre m'est enfin irréductible. La butée ne me fait pas rejoindre autrui, elle me tient tendu vers lui ; elle n'est pas une fusion mais un contact qui demeure écart. Voilà pourquoi le dialogue vivant ne peut se satisfaire de l'accord policé où chacun consent sans risque, où chacun se meut dans le "bavardage du On" pour reprendre Heidegger. Un tel échange, sans obstacle, sans enjeu, est sans pensée. Il faut aller vers ce qui décale, vers l'objection, vers l'étonnement, car seuls la question et la réfutation (l'elenchos) nous mettent en mouvement.

Ce qui nous déprend de nous-mêmes est l'inverse de ce que nous cherchions : non le sens partagé mais la résistance du sens qui manque

Ce qui nous déprend de nous-mêmes

Nous croyions sortir de nous par les expériences intenses, mais elles nous rendent à nos propres sensations, plus vives seulement. Nous l'espérions de l'altérité intérieure, mais elle ne nous livre qu'un moi plus vaste. Nous l'attendions de la communion, mais elle nous endort à deux dans une même clôture. Ce qui nous déprend de nous-mêmes est l'inverse de ce que nous cherchions : non le sens partagé mais la résistance du sens qui manque, non la fusion mais l'interpellation, non le confort de comprendre mais l'instant où nous butons et devons questionner.

Le dehors du moi n'est pas un état, c'est un mouvement, la tension de la question vers ce qu'elle ne comprend pas encore, et ce mouvement se referme dès que la compréhension le comble ; il faut sans cesse le relancer. Nous ne sommes hors de nous qu'aussi longtemps qu'un autre nous résiste assez pour nous faire question. On préférera peut-être demeurer chez soi, préserver l'harmonie des accords et le plaisir de se sentir compris. Mais c'est se condamner à ne penser jamais que le déjà-pensé. C'est se priver de l'éros du dialogue, de cette effraction par quoi la parole d'un autre vient déranger notre monologue intérieur, et nous rendre, pour un instant, à quelque chose qui n'est pas nous.

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