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Pour une hygiène de la pensée





Nous sommes tous familiers du concept d'hygiène corporelle : c'est un ensemble de principes et d’injonctions qui permettent de maintenir une bonne santé et de prévenir des maladies. C'est à la fois une mesure de sûreté et de bien être pour soi et pour autrui, raison pour laquelle c'est un domaine de santé publique. Pour avoir une bonne hygiène de vie il faut entre autres se laver régulièrement à l'eau et au savon, se laver les dents tous les jours, manger équilibré (notamment les fameux 5 fruits et légumes quotidiens) et boire 1,5 l d’eau, faire de l'exercice physique régulier, bien dormir la nuit, éviter l’alcool et le tabac, avoir une bonne position pour travailler, être à jour de ses vaccins, aller chez le dentiste et le médecin régulièrement pour faire un “check-up” etc…


Or nous ne sommes pas qu’un corps, nous sommes aussi un esprit. Avez-vous déjà entendu parler d’hygiène spirituelle ou intellectuelle, d’exercices intellectuels pour fortifier sa pensée, pour développer son esprit ?


De la même manière que nous nous soucions de notre corps en le nourrissant correctement, en lui faisant faire de l'exercice, parfois en le faisant jeûner, en le lavant et en le purifiant, notre esprit a besoin de nourritures spirituelles (des idées intéressantes, provocantes, dérangeantes), d'exercices adaptés pour le fortifier, de nettoyage et de massage sous la forme de réflexion consciente profonde, structurée et guidée par des objectifs et un d’un “entraîneur” (en général un praticien qui pose des questions et des défis adéquats).


Pour développer et maintenir une bonne hygiène de pensée, il faut faire comme faisaient les Grecs de l'Antiquité pour lesquels le paradigme de l'entraînement à la pensée était celui de la gymnastique : ils avaient des exercices spirituels comme l'examen de conscience d’Epictète, les dialogues socratiques, l'écriture d'un journal de ses pensées (comme on le voit chez Marc Aurèle) et de manière générale le fait de passer au crible de la critique l’ensemble des représentations, souvent impensées, sur lesquels ils fondaient leur existence au quotidien. Ainsi apprenaient-ils à bien penser et par conséquent à conduire leur vie de manière rationnelle et heureuse.


Il n’y a pas de raison pour laquelle cette nécessité d'entretenir une hygiène pour bien penser serait moins nécessaire aujourd’hui qu’à l’époque de Socrate. Peut-être y a-t-il même encore plus de raisons de le faire : nous avons plus de temps pour penser compte tenu du fait que nous avons beaucoup plus de loisirs qu’à certaines époques où le travail occupait la quasi-totalité de la vie éveillée pour la majorité des gens, notre attention (vitale pour la pensée) est sans cesse sollicitée et captée par les stimulations de notre vie numérique, notre esprit critique doit être à la hauteur afin de ne pas être asservi à la puissance séductrice de l’intelligence artificielle qui pourrait prétendre “penser à notre place”.


Ce que penser n'est pas


Avant de définir ce que signifie bien penser, je commencerai par définir ce que n'est pas "penser" parce que j'ai l'intuition que de nombreuses personnes croient qu'elles pensent alors qu'elles font autre chose et que cela pourrait expliquer ce sentiment de manque, d'incomplétude, d'insatisfaction chronique qui perdure y compris après avoir essayé des activités comme la lecture, les discussions "profondes", les "balades dans la nature" ou les activités artistiques diverses. Certaines de ces activités peuvent être complémentaires de l'activité de penser mais ne la remplacent néanmoins pas.


Penser n'est pas calculer ou résoudre des problèmes, à moins que les problèmes soient librement choisis pour développer une compétence particulière comme cela peut être le cas en mathématiques et en sciences en général ou en philosophie. Le reste du temps, comme au travail ces problèmes sont subis et ils mélangent des aspects techniques, psychologiques, pratiques et logistiques, hiérarchiques et administratifs qui font que nous n'en maîtrisons qu'un aspect ce qui nous rend souvent impuissant en partie quant à leur résolution. D’autre part, ils surgissent au hasard et nous obligent à les “traiter” au jour le jour, de manière chaotique, selon nos moyens et nos disponibilités, nous laissant un arrière-goût d’inachevé.


Penser n'est pas lire un roman ou regarder un film même "intellectuel". Consommer, même de la “bonne” littérature est différent de penser car vous êtes encore dans une forme de divertissement du fait de la narration qui vous emporte ou vous transporte même, qui vous guide ailleurs”. C'est certes un plaisir intellectuel et un bon roman peut vous faire penser : il vous fait comprendre les ressorts de la psychologie humaine, peut éclairer sur vos propres comportements ou ceux que vous observez. C'est de la matière potentielle pour penser mais ce n'est pas directement de la pensée : encore faut-il prendre sa plume et écrire ses réflexions générées par la lecture, ce que ne font en général pas les gens.

La littérature est un excellent moyen d'illustrer des concepts, des phénomènes (comme la “cristallisation” dans l'amour chez Stendhal), de développer son vocabulaire, de s'ouvrir au monde, de s'échapper d'un réel pesant, de s’ouvrir à de nouvelles émotions et donc de développer sa sensibilité. Loin de moi l'idée de dénigrer la littérature en général mais je ne considère pas cela comme un exercice de pensée directement applicable.


Prétendre que nous développons notre pensée en discutant avec des amis ou à l'occasion d'autres activités (comme lire, aller au cinéma, faire de la méditation, méditer, ou faire de l'introspection) c'est un peu comme de dire que vous développez vos abdominaux et vos triceps parce que vous marchez tous les jours

Penser n'est pas non plus avoir une "discussion intéressante" ou même "profonde" avec des amis ou des connaissances. Ce type de discussion est stimulant, peut vous donner des intuitions sur vous-même, voire vous inspirer pour entreprendre quelque chose. Mais la discussion est bien trop un "jeu de ping-pong", elle est trop improvisée, manque de rigueur réflexive, elle est trop "spontanée” (ce qui fait d’ailleurs son charme). Penser peut et doit même se faire en dialogue mais ce dialogue doit être réglé, guidé par un interlocuteur qui investigue de manière méthodique les réponses de l'autre afin de les passer au tamis, dans le style d'un dialogue socratique par exemple.


Penser n'est pas non plus faire une introspection ou écrire un journal intime, ou bien parler avec un psychologue (ce qui pour autant n'est pas inutile mais répond à un autre besoin). Faire de l'introspection c'est au contraire le meilleur moyen de se "vautrer dans ses préjugés" et de tourner en rond dans ses propres schémas mentaux. Or ce sont ceux-ci qui méritent justement d'être questionnés et pour cela il est inévitable d'en passer par un tiers non complaisant et formé au questionnement méthodique : pour voir ses propres schémas il faut souvent en passer par une altérité radicale, seule à même de provoquer ce petit “choc”, ce trouble qui vous fait sortir de vos ancrages mentaux routiniers.


Enfin penser n'est pas non plus "faire jouer des idées dans sa tête" et imaginer des scenarii concernant la décoration de la maison ou les projets de vacances. Certes cette activité mobilise des facultés d'imagination, de spatialisation et de logique mais ce n'est pas de la pensée par concept. C'est attrayant, stimulant, utile certainement si vous voulez redécorer agréablement votre appartement mais cela ne vous apportera aucun éclairage sur votre existence, ne vous fera pas utiliser des concepts, ces “carrefours pour la pensée” comme dirait Deleuze, ne vous questionnera pas sur vos désirs ou ne vous confrontera pas à vous-même.


Penser n'est pas qu’un jeu intellectuel d’agilité des concepts, de précision et de profondeur des arguments : c’est aussi la capacité à se distancier de soi-même et à s’intégrer dans son propre dialogue

Prétendre que nous développons notre pensée en discutant avec des amis ou à l'occasion d'autres activités (comme lire, aller au cinéma, faire de la méditation, méditer, ou faire de l'introspection) c'est un peu comme de dire que vous développez vos abdominaux et vos triceps parce que vous marchez tous les jours, parce que vous montez les escaliers pour aller au travail ou parce que vous portez vos courses du supermarché à chez vous : ce n’est pas inutile, mais inadapté, inadéquat, inefficace et plutôt complaisant.


Comme dans tout, si vous voulez développer des compétences, et en l'occurrence les compétences de la pensée, il faut effectuer des exercices spécifiques. Si vous voulez développer vos abdominaux et vos triceps, faites régulièrement des pompes, des abdominaux, des tractions et peut-être quelques appareils spécifiques.


Pour la pensée c'est la même chose, il faut faire des exercices spécifiques pour exercer sa pensée. Si on décompose les compétences de la pensée en grands pôles, on trouvera des compétences d'approfondissement : (juger, argumenter, expliquer interpréter, analyser et synthétiser, exemplifier), de problématisation ou de critique (questionner et objecter) et de conceptualisation (utiliser et produire des concepts).  Ce sont les compétences qui sont travaillées dans la pratique philosophique au cours de nos ateliers et de nos consultations.


Mais cela ne suffit pas encore : penser implique également qu’il y ait une forme de mise à l’épreuve existentielle du Sujet. Penser c’est donc appliquer ses compétences de pensée y compris sur soi-même donc se penser, penser sa propre existence et se mettre en abîme. Ce n’est ainsi pas qu’un jeu intellectuel d’agilité des concepts, de précision et de profondeur des arguments : c’est aussi la capacité à se distancier de soi-même et à s’intégrer dans son propre dialogue, à se confronter à soi-même, à mettre sa propre existence en jeu lors du questionnement, en général en répondant aux questions d’un tiers formé.


Négligences


Je me rends compte à chaque atelier à quel point ces compétences sont négligées et combien la plupart d’entre nous a négligé son hygiène de pensée, y compris ceux dont on pourrait s'attendre qu'ils maîtrisent bien l’ensemble de ces compétences : des professeurs de philosophie, des ingénieurs, des managers de haut niveau avec de grandes responsabilités, des scientifiques même.


Voilà en synthèse les problèmes d’hygiène de la pensée que j’ai pu identifier au cours de mes nombreux ateliers et consultations :


1 - les gens ne savent pas répondre à une question simple. Ils se précipitent et font des associations d'idées qui produisent au mieux des glissements de sens (sur quoi naissent de nombreux malentendus) et au pire un complet hors sujet. Ce n'est pas un problème de connaissances mais d'attention, de méthode et de patience. Ils plaquent des connaissances apparentées sur des questions originales ou procèdent par une pensée associative de type "hashtag".


2 - ils confondent produire un argument avec juxtaposer des idées les unes à la suite des autres, comme si l'accumulation de pseudo-arguments allait faire in fine un bon argument.


3 - ils assènent de fausses évidences, des lieux communs, des banalités, de manière péremptoire comme si elles étaient parole d'Evangile. En général plus l'idée est dans l'air du temps et les fait passer pour "bienveillants" et plus elle est assénée sans aucune distance ni esprit critique. Par exemple le très populaire "c'est chacun sa vérité" ou "il ne faut pas juger".


4 - ils ont une pensée creuse et répétitive. Ils ne font que reformuler les concepts de la question sans apporter aucun concept nouveau. Nous retrouvons le syndrome du "littéraire" qui a du style et un vocabulaire élaboré : il multiplie les synonymes et expressions alambiquées pour masquer le vide de sa pensée.


5 - ils projettent leurs propres schémas mentaux, préoccupations du moments, obsessions ou "dadas" ce qui leur fait oublier la question qui leur donne une occasion d’exprimer ce qu’ils ont pensé d’avance.


Ce ne sont que quelques symptômes du fait que ces personnes, par ailleurs la plupart du temps intelligentes, éduquées et de catégories sociales plutôt favorisées, ont négligé depuis longtemps leur hygiène de pensée, se contentant de lectures non réfléchies, de réflexions inabouties, de discussions complaisantes sans véritables mise à l'épreuve.



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12 de jun.
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C'est rassurant de trouver des gens qui ont l'envie et la capacité de décrire le réel, particulièrement dans ce domaine de la pensée

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