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Pourquoi contestons-nous si rarement les compliments ?

il y a 12 minutes
6 min de lecture


Quelqu’un vous dit que vous avez été brillant en réunion. Vous remerciez, vous glissez peut-être que ce n’était pas grand-chose, et la conversation passe à autre chose. Vous ne demandez pas ce qui, au juste, était brillant. Vous ne signalez pas que votre raisonnement reposait sur un chiffre incertain. Vous ne suggérez pas non plus que votre interlocuteur a peut-être confondu l’aisance de votre propos avec sa justesse.

Ces réserves ne vous sont sans doute pas venues à l’esprit. Et si elles vous avaient traversé, vous les auriez probablement gardées pour vous.

Pourtant, on vient de porter un jugement sur votre intervention. Il peut être fondé, exagéré ou tout simplement faux. Celui qui vous félicite n’a peut-être pas suivi votre raisonnement ; il a surtout retenu que vous parliez avec assurance. Vous accueillez néanmoins son appréciation sans lui demander de comptes. S’il vous avait trouvé confus, vous auriez aussitôt voulu savoir en quoi.


Un jugement qu’il faut savoir recevoir

Cette asymétrie ne s’explique pas seulement par la politesse. Quand on nous critique, nous pouvons nous défendre : la situation le prévoit, notre interlocuteur s’y attend. Avec un compliment, les choses se compliquent. Répondez : « Non, ce n’était pas brillant, et voici pourquoi. » On entendra de la modestie, peut-être feinte, ou l’on vous trouvera peu aimable envers quelqu’un qui voulait vous témoigner son estime. Il sera plus difficile de faire entendre que vous cherchez simplement à apprécier votre travail avec justesse.

Car un compliment remplit deux fonctions à la fois : il porte un jugement et manifeste une attention. En discutant le premier, vous risquez de paraître repousser la seconde. Votre interlocuteur vous offrait quelque chose ; vous lui réclamez des raisons.

Le compliment est un jugement que l’on est souvent prié de recevoir comme un cadeau.

Les recherches de Claudia Mueller et Carol Dweck sur les éloges adressés aux enfants éclairent directement ce qui se joue ici : un compliment ne se contente pas de nous faire plaisir, il peut aussi orienter la manière dont nous nous rapportons à ce que nous avons fait. Dans leurs expériences, les enfants félicités pour leur intelligence cherchaient davantage à confirmer l’image positive qu’on leur renvoyait ; ceux qu’on félicitait pour leurs efforts se montraient plus disposés à choisir des tâches difficiles, susceptibles de les faire progresser. L’éloge ne portait donc pas seulement sur le résultat : il influençait la façon dont les enfants recevaient le jugement porté sur eux. Mueller et Dweck, 1998.

L’éloge peut nous aider à progresser, mais cela ne signifie pas que nous devons le croire sans réfléchir.

Pourquoi sommes-nous plus enclins à examiner une critique ? Parce qu’elle nous blesse ? Cela peut suffire à nous faire réagir, mais une réaction n’est pas encore une pensée. La vexation produit aussi bien des excuses, du ressentiment ou une contre-attaque.

La critique ouvre cependant une difficulté que le compliment laisse souvent en repos. Elle appelle une réponse : une justification, une rectification, une révision. Si je la refuse, je ne vais rien examiner du tout ; si je l’accepte, je peux être conduit à revoir ma position. Le compliment, lui, peut clore l’affaire : mon interlocuteur est satisfait, et je le suis aussi.

Le problème dépasse donc la seule flatterie. Il concerne tout ce qui me donne raison et me dispense, du même mouvement, de chercher si j’ai raison. En consultation philosophique, cette difficulté prend une forme très concrète : suis-je aussi disposé à examiner un jugement qui me valorise qu’un jugement qui me déplaît ? Ou mon exigence de rigueur s’arrête-t-elle là où commence ma satisfaction ?


Ce qui nous oblige à penser

Nous commençons souvent à penser lorsque quelque chose résiste. Une explication échoue, une situation déjoue nos prévisions, une objection nous arrête. Ce qui allait de soi devient un problème.

Mais rencontrer un obstacle ne suffit pas. Encore faut-il accepter de s’y attarder.

Une équation qui ne tombe pas juste ou un moteur qui refuse de démarrer nous oppose une résistance sans intention ni complaisance. Ni l’un ni l’autre ne se soucie de l’image que nous avons de nous-mêmes. Cette indifférence a ses vertus. Elle a aussi une limite : je peux abandonner le calcul, refermer le capot, passer à autre chose. L’obstacle demeure, mais rien ne m’oblige à en faire une question sur ma manière de penser.

Un interlocuteur peut aller plus loin. Lorsqu’il relève une contradiction dans mes propos, il me renvoie à ce que j’ai moi-même affirmé. « Vous souteniez ceci tout à l’heure ; comment l’accordez-vous avec ce que vous dites maintenant ? » Il me demande de répondre de mes paroles. Je peux me dérober, bien sûr. Mais il devient plus difficile d’ignorer la contradiction sans savoir que je l’évite.

Une difficulté peut rester devant moi. Celui qui relève ma contradiction me demande ce que je vais en faire.

La pratique du dialogue philosophique tient pour une part à cette exigence : prendre une affirmation assez au sérieux pour demander à celui qui la formule d’en examiner les conséquences. Il peut la défendre, la préciser ou y renoncer. Dans tous les cas, il lui faut revenir sur ce qu’il a dit.

Une difficulté apparaît pourtant. Si j’ai besoin qu’un autre m’arrête pour commencer cet examen, que devient l’ambition de penser par moi-même ? Suis-je condamné à attendre l’objection qui me réveillera ? Ou puis-je apprendre à me la faire ?


Apprendre à se relire

L’écriture semble offrir cette possibilité. Je pose une phrase sur le papier, puis je la relis. Elle ne dit pas exactement ce que je voulais dire. Une généralisation demande peut-être à être précisée, un mot paraît excessif, deux propositions ne s’accordent plus. Ce qui me semblait clair tant que je le pensais devient discutable une fois écrit.

Personne n’est intervenu. J’ai pourtant rencontré une résistance.

Mais comment ai-je pris cette distance ? Souvent, en lisant ma phrase comme si quelqu’un d’autre l’avait écrite, ou en imaginant ce qu’un lecteur pourrait lui objecter. Je retrouve alors, dans ma solitude, une manière de questionner apprise au contact d’autrui. Les objections entendues, les malentendus et les discussions passées ont contribué à former ce regard.

Cela rend-il ma pensée moins personnelle ? Ce serait le cas seulement si penser par soi-même voulait dire ne rien apprendre des autres. On peut soutenir l’inverse : l’autonomie se construit lorsque je deviens capable de reprendre à mon compte une exigence d’abord portée par d’autres. Je n’ai plus besoin qu’on me demande systématiquement de justifier mes affirmations ; j’apprends à m’adresser cette demande.

Reste à comprendre pourquoi je m’y soumettrais. Après tout, je peux aussi refermer mon carnet.


Ce que nous engageons en parlant

Lorsque j’affirme quelque chose, je le présente comme vrai, ou du moins comme défendable. J’expose ainsi mes propos à une demande de justification : sur quoi vous appuyez-vous ? Qu’est-ce qui vous permet de le dire ? Comment l’accordez-vous avec votre affirmation précédente ?

Cette exigence n’est pas une règle de bonne conduite ajoutée après coup. Elle tient à la différence entre affirmer quelque chose et simplement prononcer des mots. Même le mensonge en dépend : pour tromper quelqu’un, il faut encore lui donner à croire que notre parole mérite sa confiance.

Voilà ce qui peut me ramener à une contradiction, y compris lorsque personne ne la remarque. J’ai soutenu une proposition ; j’en soutiens maintenant une autre qui semble incompatible avec la première. Il me revient de comprendre ce qui a changé, de préciser ma pensée ou de reconnaître mon erreur. Mon interlocuteur peut être absent. La question de savoir si mes propos tiennent ensemble demeure.


Encore faut-il que je reconnaisse cet engagement. Une parole peut aussi se soustraire à toute reprise : affirmer, nier avoir affirmé, changer de position ou déplacer la discussion dès qu’une contradiction apparaît, comme le font ceux qui veulent noyer le poisson et éviter qu’on voie qu’ils se contredisent. Ses contradictions restent repérables, mais elles ne deviennent le problème de personne. Celui qui parle les abandonne à celui qui l’écoute.

L’intelligence artificielle donne à cette difficulté une forme nouvelle. Une IA peut avancer une thèse, accepter une objection, puis produire l’argument inverse. Nous pouvons relever l’incohérence de ses réponses et obtenir une correction. Probablement lui demandons-nous alors un engagement de cohérence : au moins reconnaître qu’elle s’est fourvoyée et éviter de reproduire la même erreur.


La question rejoint celle du compliment. Si une parole nous approuve, puis nous donne encore raison lorsque nous changeons d’avis, elle peut rendre la conversation très agréable. Elle peut aussi nous dispenser de vérifier par nous-mêmes si nos idées sont cohérentes.

Que devient alors notre capacité à répondre de nos idées, si nous prenons l’habitude de converser avec une parole à laquelle nous ne demandons plus de répondre des siennes ?

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