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« Les mots ont dépassé ma pensée » : et si c’était l’inverse ?

il y a 10 minutes
6 min de lecture

« Il est complètement stupide », lâche-t-il.

Puis, presque immédiatement, il se reprend :

— Enfin… ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Les mots ont dépassé ma pensée.

La formule est étrange. Comment des mots pourraient-ils « dépasser » une pensée ? Comme s’ils avaient acquis leur propre autonomie et s’étaient mis à parler à la place de celui qui les prononce.

Il faut ici distinguer deux sens du mot « pensée ».

Si l’on appelle pensée toute activité mentale — vouloir, rejeter, affirmer, nier, juger — alors les mots n’ont probablement rien dépassé. Ils ont exprimé une réaction, un jugement, une hiérarchie implicite des valeurs.

Si en revanche nous appelons pensée une activité réflexive capable de revenir sur ses propres jugements et d’en examiner les présupposés, alors oui : les mots ont précédé la pensée.

Mais ils ne l’ont pas dépassée. La pensée est simplement arrivée trop tard.


Ce que je regrette n’est pas nécessairement ce que je n’ai pas pensé

Imaginons la scène.

Un homme apprend qu’un collègue a dénoncé publiquement certaines pratiques de son entreprise. Il savait qu’il risquait son poste, mais estimait qu’il ne pouvait pas se taire sans trahir ses convictions.

Notre homme réagit :

— Il est complètement stupide.

— Pourquoi dis-tu cela ?

— Ce n’est pas vraiment ce que je voulais dire. C’est sorti tout seul.

— Admettons au contraire que cela ait du sens. En quoi est-il stupide ?

— Parce qu’il se tire une balle dans le pied. Il va perdre son travail. Il a une famille à nourrir.

— Donc quelqu’un qui risque sa sécurité matérielle pour rester fidèle à un principe est stupide ?

— Non, je n’ai pas dit ça.

— Tu viens pourtant de le dire. Qu’est-ce qui te paraît stupide : perdre son emploi ou préférer une conviction à son emploi ?

À cet instant, le dialogue commence véritablement.

Car « ce n’est pas ce que je voulais dire » permet souvent d’interrompre l’examen au moment où celui-ci devient intéressant. Pourquoi la seconde parole serait-elle plus vraie que la première ? Parce qu’elle est plus réfléchie ? Plus acceptable ? Plus conforme à l’image que nous voulons donner ?

La première phrase n’exprime évidemment pas nécessairement une vérité profonde sur son auteur. Mais elle constitue un indice. Et c’est cet indice que le dialogue socratique refuse d’effacer.


Ce qui est dit doit pouvoir être pensé

Nous ne choisissons pas consciemment chaque mot que nous prononçons. Nous parlons souvent par habitude, automatisme ou impulsion.

Mais pourquoi cet automatisme-là ? Pourquoi « stupide » et non « courageux », « irresponsable », « admirable » ou « idéaliste » ?

Le mot n’est pas tombé du ciel. Il appartient au vocabulaire du sujet, à ses catégories de jugement, à sa manière spontanée d’ordonner le monde. Même s’il voudrait ensuite le ravaler, il existe désormais comme objet du dialogue.

Dire « c’est sorti tout seul » ne suffit donc pas à s’en débarrasser. Une parole impulsive peut précisément révéler quelque chose que notre parole contrôlée s’empresse ensuite de corriger. Ce n’est donc pas le mot qu’il faut condamner. Il faut le travailler.


Une parole n’est pas une preuve, c’est une piste

Il ne faudrait cependant pas tomber dans une psychologie sauvage. À partir du mot « stupide », nous ne pouvons pas décréter immédiatement : « Cet homme est matérialiste, impulsif et incapable d’altérité. » Ce serait remplacer son dogmatisme supposé par le nôtre. Nous pouvons en revanche formuler des hypothèses. Pourquoi juge-t-il cette conduite uniquement à partir de ses conséquences matérielles ? Pourquoi le risque de perdre son emploi suffit-il à la disqualifier ? Peut-être accorde-t-il une importance déterminante à la sécurité matérielle. Peut-être supporte-t-il difficilement ceux qui sacrifient leur intérêt à une idée. Peut-être est-il simplement très pragmatique. Ces pistes doivent être proposées, puis vérifiées.

Le philosophe praticien ne dit pas au sujet qui il est. Il lui demande : « Est-ce que cela te ressemble ? »


Quand un mot révèle une vision du monde

Supposons que notre interlocuteur reconnaisse progressivement quelque chose. Oui, lorsqu’il prend une décision professionnelle, il regarde d’abord la stabilité, le salaire, les conséquences concrètes. Oui, les comportements sacrificiels lui paraissent suspects. Oui, il comprend mal ceux qui mettent un principe au-dessus de leur intérêt immédiat.

Nous pouvons alors tenter un concept : matérialiste.

Non pas au sens métaphysique, mais au sens existentiel d’un individu qui accorde une forte priorité aux conditions matérielles de l’existence. Le concept rassemble plusieurs conduites sous une même tendance.

Mais il provoque souvent aussitôt une résistance :

— Je ne suis pas matérialiste !

Pourquoi ?

Parce qu’un concept détermine. Et déterminer, c’est exclure momentanément d'autres qualificatifs.

Dire « je suis plutôt matérialiste », c’est accepter simultanément : « je suis moins idéaliste que je ne le pensais ». Or nous aimons beaucoup nous attribuer des qualités contradictoires. Pragmatique et visionnaire. Ambitieux et détaché de l’argent. Individualiste et solidaire.

Nous voulons volontiers être tout à la fois. Le concept vient limiter cette "générosité" envers nous-mêmes qui est en fait de l'avidité et une forme de complaisance.


Le concept n’est pas une prison

Identifier une tendance ne signifie pourtant pas enfermer quelqu’un dans une case. Dire d’un homme qu’il est matérialiste ne signifie pas que chacun de ses actes est dicté par l’argent. Cela signifie qu’une certaine polarité semble organiser une part importante de ses choix.

Le concept reste une hypothèse de lecture. Certains le refusent immédiatement. D’autres font l’inverse :

« Oui, je suis totalement pragmatique ! » Cette fierté mérite autant d’être interrogée. Pourquoi est-il si important d’être pragmatique ? Quels comportements cette identité rend-elle presque impossibles à comprendre ?

Car le problème commence lorsque notre manière d’être devient notre manière obligatoire de penser.


Penser l'impensable

Le problème de notre homme n’est donc pas nécessairement d’être matérialiste.

Il commence s’il est incapable de comprendre qu’un autre puisse préférer l’honneur, l’intégrité, la liberté ou la fidélité à une parole donnée à son confort matériel.

Ce qui est étranger à sa hiérarchie des valeurs devient alors non plus discutable, mais « stupide ». Ne pas vouloir vivre comme l’autre est une chose. Être incapable de penser que son choix puisse avoir une rationalité en est une autre.

Le travail philosophique consistera donc à lui faire habiter momentanément le point de vue contraire.

Quels sont les avantages de l’idéalisme ? Pouvoir accepter une perte plutôt que se trahir. Se rassembler autour d’une cause. Ne pas dépendre entièrement des circonstances matérielles. Donner à son existence une orientation qui dépasse l’intérêt immédiat.

Puis il faudra inverser l’exercice.

Quels sont les dangers de l’idéalisme ? Aveuglement devant les conséquences, fanatisme, goût du sacrifice, irresponsabilité envers ceux qui dépendent de nous.

Il ne s’agit pas de convertir le matérialiste.

Il s’agit de rendre pensable ce que sa première réaction avait rendu impossible.


Résister à celui qui pense déjà connaître la réponse

L’exercice sera probablement difficile.

Notre homme trouvera spontanément dix défauts à l’idéalisme et presque aucune qualité.

Très bien. Cette difficulté devient elle-même intéressante. Un résistant qui risque sa vie pour ne pas collaborer est-il stupide ? Quelqu’un qui refuse de mentir alors que le mensonge lui serait profitable est-il irrationnel ? Celui qui renonce à une carrière pour tenir une promesse est-il nécessairement naïf ?

Il faudra parfois lui résister, proposer des contre-exemples, l’obliger à défendre ce qui lui paraît spontanément indéfendable.

Non pour lui montrer qu’il a tort. Mais pour rouvrir l’espace mental.


Prendre conscience, c’est déjà se changer

Quelque chose a alors changé.

Au départ, notre homme ne savait pas vraiment qu’il était matérialiste. Il fonctionnait ainsi. Maintenant, il peut dire : « Oui, dans beaucoup de situations je donne spontanément la priorité à la sécurité matérielle. »

La différence semble faible. Elle est considérable. Auparavant, il était pris dans cette manière de penser. Désormais, il peut aussi la regarder. Cette distance lui permet enfin de demander :

Est-ce que je veux continuer ainsi ? La réponse peut parfaitement être oui.

La philosophie n’a pas pour fonction de transformer chaque matérialiste en idéaliste.

Notre homme peut considérer que son pragmatisme lui a donné stabilité, indépendance et efficacité. Mais il peut aussi en mesurer le prix : difficulté à comprendre certaines conduites, mépris pour certaines formes de sacrifice, admiration secrète pour des qualités qu’il ne s’autorise pas.

Il pourra modifier quelque chose. Ou ne rien changer.

L’essentiel est qu’il sache davantage ce qu’il choisit en restant le même.


Devenir ce que l’on était déjà

La formule nietzschéenne « devenir ce que l’on est » peut alors prendre un sens particulier. On l’entend souvent comme l’invitation à découvrir une identité authentique cachée au fond de soi. On peut la comprendre presque à l’inverse.

Nous devenons ce que nous sommes lorsqu’une manière d’être qui nous déterminait obscurément devient un objet de pensée.

Notre homme était peut-être matérialiste depuis longtemps. Mais en un sens, il ne l’était pas encore : il ne le savait pas.

Maintenant il doit se positionner face à cette détermination : l’assumer, la nuancer, la refuser ou la travailler. Et c’est précisément parce qu’il peut penser ce qu’il est qu’il peut commencer à penser ce qu’il n’est pas.

Tout cela était contenu, en puissance, dans une petite phrase qu’il aurait préféré effacer : « Il est complètement stupide. »

Les mots n’avaient donc peut-être pas dépassé sa pensée.

Ils lui avaient simplement donné quelque chose à penser.

Ce travail - reprendre une phrase, un mot, une réaction, et en faire un objet de pensée - est celui que je conduis en atelier. J'anime à partir du 8 novembre un séminaire de quatre séances qui s'y consacre, en se servant de l'IA comme partenaire d'entraînement : [lien]

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