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Ce que l'IA peut vous montrer de votre façon de penser

il y a 11 minutes
5 min de lecture

Demandez à quelqu'un comment il réfléchit. Il vous répondra volontiers, et avec sincérité. Il vous dira qu'il est plutôt intuitif, ou plutôt cartésien. Qu'il aime confronter les points de vue. Qu'il a besoin de temps avant de trancher. Vous n'aurez aucune raison de douter de sa bonne foi.

Vous n'apprendrez pourtant à peu près rien.

Non que les gens mentent sur eux-mêmes, ils le font moins qu'on ne croit. Mais l'instrument avec lequel on s'observe est celui-là même qu'on cherche à observer. On ne se voit pas penser pour la même raison qu'on ne voit pas ses propres yeux : ils sont ce par quoi l'on voit. Ce que chacun connaît de sa pensée, c'est le récit qu'il s'en fait — et ce récit a été construit par la pensée qu'il est censé décrire.

D'où un écart que j'observe depuis quinze ans, dans chaque atelier, avec une régularité qui a cessé de me surprendre. La personne qui se dit ouverte à la contradiction est souvent celle qui, la première objection venue, reformule sa position sans en modifier le sens au lieu de l'examiner. Celle qui se croit rigoureuse enchaîne les affirmations sans jamais définir ses termes. Celle qui se juge lente à décider tranche en réalité très vite, puis passe le reste du temps à justifier ce qu'elle a déjà décidé. Aucune ne se ment à proprement parler. Toutes se voient de l'intérieur, c'est-à-dire mal.


La méthode par l'expérience


Alors je ne demande plus. Je fais travailler.

Je pose des questions qui n'ont pas de réponse évidente, et j'exige un argument. À quoi faites-vous le plus confiance : votre cœur ou votre raison ? Quelle est la différence entre une idée et une pierre ? Que faites-vous devant un problème dont vous n'avez pas la solution ? Pourquoi les belles-mères et les belles-filles ne s'entendent-elles pas ?

Ces questions ont l'air de rien. Elles ne testent aucune connaissance. On peut y répondre sans avoir lu un seul philosophe. Mais il faut y penser...et penser, quand c'est écrit, laisse des traces.

Ce qui apparaît alors n'a plus grand-chose à voir avec ce que la personne aurait déclaré.

On voit si elle conclut, ou si elle suspend indéfiniment son jugement en croyant faire preuve de nuance. On voit si elle argumente, ou si elle raconte son rapport à la question — ce qui n'est pas la même chose, et ce qui est infiniment plus fréquent. On voit ce qu'elle fait quand elle ne sait pas : elle le dit, elle biaise, elle change de sujet, ou elle produit une réponse qui a la forme d'une réponse sans en être une. On voit si elle s'objecte à elle-même en cours de route : geste rare, et qui vaut tous les diplômes.

On voit aussi ses échappatoires. Chacun en a une ou deux, toujours les mêmes : la référence culturelle qui tient lieu d'argument, l'anecdote qui déplace la question, l'humour qui la désamorce, la généralité qui l'enterre. Elles sont si personnelles qu'on pourrait presque reconnaître quelqu'un à sa façon de se dérober.


Ce que nous avons entre les mains

Il se trouve qu'il existe désormais, pour ce travail, un instrument dont aucune génération avant la nôtre n'a disposé, et je ne suis pas sûr que nous ayons pris la mesure de ce qu'il change.

Pour être sérieusement contredit, il fallait jusqu'ici réunir trois conditions rarement compatibles. Quelqu'un d'assez compétent pour voir la faille dans votre raisonnement. D'assez disponible pour y consacrer une heure. Et d'assez libre à votre égard pour ne pas vous ménager — ce qui exclut la plupart de vos collègues, une partie de vos amis, et presque toute votre famille. Autant dire que l'objection sérieuse était un luxe.

Nous avons maintenant un interlocuteur qui remplit les trois conditions, à minuit, gratuitement, et qui recommencera trente fois sans se lasser ni se vexer. On peut lui demander de construire contre soi le meilleur argument possible sans que l'amour-propre s'en mêle, puisqu'il n'y a personne en face à qui donner raison.

C'est considérable. Et presque personne ne s'en sert ainsi - non par paresse- , mais parce que personne ne le lui a montré.


Ce que j'en ai fait, moi

J'ai posé récemment cette question à une IA, sans autre contexte : comment faire pour que mon fils me parle davantage ?

La réponse fut excellente. Ne pas transformer les retrouvailles en interrogatoire. Préférer les moments où l'on fait quelque chose ensemble, parce qu'on se parle mieux côte à côte qu'en face à face. Accueillir ce qui vient sans le commenter aussitôt, sous peine que chaque confidence devienne un risque. Supporter les silences au lieu de les combler.

Et puis, tout à la fin, ceci : de quoi voudriez-vous qu'il vous parle ?

C'est exactement la bonne question. J'avais demandé « davantage » — une quantité — sans avoir jamais examiné ce que je voulais entendre. Ma demande tenait pour acquis que le problème était la quantité, quand il était peut-être ailleurs, et peut-être chez moi.

Alors qu'en ai-je fait ? Rien.

Elle arrivait en dernier, après cinq points parfaitement actionnables, et fut immédiatement suivie d'une proposition : préparer la réunion. J'avais dans le même écran une objection de fond et une invitation à poursuivre comme si de rien n'était. J'ai poursuivi.

Voilà où se loge la vraie difficulté, et elle ne disparaîtra avec aucune amélioration des modèles. Une question qu'on lit n'est pas une question qu'on affronte. Personne ne vous attend. Personne ne remarque que vous avez acquiescé au lieu de répondre. On peut recevoir la meilleure objection du monde et passer à côté, parce que rien ne fait obstacle — et sortir de l'échange avec le sentiment agréable d'avoir été confronté, sans l'avoir été une seconde.


Ce qu'on ne peut pas faire seul

Voilà pourtant où le raisonnement bute, et je préfère le dire plutôt que de faire semblant qu'il existe une méthode individuelle simple.

Se regarder penser tout seul se heurte au problème du début : c'est encore soi qui regarde. On peut relire ses réponses, on ne verra que ce qu'on est déjà disposé à voir. L'angle mort a cette propriété désagréable de ne pas se signaler.

Il faut donc un tiers. Quelqu'un qui lise ce que vous avez écrit sans savoir ce que vous vouliez dire, et qui vous demande pourquoi vous avez formulé les choses ainsi. Quelqu'un que votre évidence n'atteint pas, parce qu'il ne la partage pas.

C'est tout l'objet de la pratique philosophique, et c'est la seule chose que je sache faire.

Reste la question que je vous laisse, et dont je n'ai pas la réponse à votre place : quand avez-vous, pour la dernière fois, découvert quelque chose sur votre façon de penser ? Non pas sur ce que vous pensez — sur la manière dont vous vous y prenez pour le penser.

Si rien ne vous vient, ce n'est pas rassurant. Cela veut dire que le dernier à vous avoir tendu ce miroir, c'était peut-être un professeur, il y a longtemps.

J'anime à partir du 8 novembre un séminaire de quatre séances consacré à cette question : faire de l'IA un instrument d'exercice de la pensée. Le programme est [ici].

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