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Le risque de l'examen de soi

il y a 13 minutes
5 min de lecture


Quand je décris ce que je fais, la réponse la plus fréquente n'est pas l'objection, c'est l'esquive polie. « C'est une bonne idée, mais pas pour moi », « Je n'ai pas le temps », « Je n'ai pas les moyens », « Je préfère les conversations où je peux dire ce que je veux ». Ces réponses se donnent pour de l'indifférence, et pourtant elles ont toutes la forme d'une justification, ce qui devrait nous étonner, car on ne se justifie jamais devant ce qui nous laisse réellement indifférents. Devant ce qui ne nous concerne pas, on hausse les épaules et l'on passe à autre chose, on ne prend pas la peine d'invoquer son agenda ni l'état de ses finances.

Il faut donc supposer que quelque chose est perçu, confusément, puis écarté. Reste à savoir quoi, car à première vue il n'y a rien à craindre.


Une pratique qui ne semble rien coûter

Comparons avec une pratique dont le risque est socialement lisible. Chacun sait à peu près ce qu'il engage en poussant la porte d'un psychothérapeute, et cela avant même d'y être allé, tant les films, les récits et les plaisanteries ont installé la scène dans l'imagination commune. On commence sans savoir où cela s'arrête. On parle de son enfance sans être certain que cela résoudra quoi que ce soit. On s'expose à ce principe singulier par lequel la résistance que l'on oppose devient elle-même la preuve que le traitement opère, de sorte qu'il devient impossible de contester sans confirmer.

Le questionnement philosophique n'offre aucune de ces prises. Tout y est visible et critiquable. On examine ce que l'on dit, on regarde si cela tient, on vérifie si les mots choisis disent bien ce que l'on croyait dire. Il n'y a pas d'interprétation qui vous échappe, pas de savoir caché sur vous que le praticien détiendrait et vous distribuerait par fragments, pas de langage technique dont vous ne posséderiez pas la clé. Vous pouvez à tout moment refuser de répondre, contester une question, quitter la partie. En apparence, l'exercice est clair, net, et sans enjeu.

Ce qui rend l'indifférence d'autant plus inexplicable. Si l'on ne risque rien, il faudrait au moins de la curiosité, et l'on n'invoque pas le prix d'une chose que l'on juge sans danger et sans intérêt à la fois.


Un bénéfice que l'on ne peut pas se représenter

Peut-être le problème est-il à l'autre bout. Ce n'est pas le risque qui est caché, c'est le gain.

Je peux pourtant le décrire. La pratique fait entrer dans un dialogue rigoureux avec soi-même, elle montre les angles morts, elle transforme en choix que l'on doit justifier ce qui fonctionnait jusque-là comme postulat dogmatique, elle fait sortir de cette religion de soi dans laquelle nous nous installons souvent. Elle épure les questions, approfondit l'argumentation, rend les objections capables de toucher l'architecture d'une position plutôt que ses marges. Elle rend une forme de puissance là où l'on ne faisait que subir, et où l'impuissance se retournait en colère. Elle rend enfin les relations plus exigeantes, donc plus intéressantes, pour peu que l'entourage accepte d'y répondre.

Cette description est exacte et elle ne convainc personne, ce qui est précisément ce qu'il fallait comprendre. Celui qui n'a jamais éprouvé la chose y lit des mots dont il croit déjà posséder l'expérience, car chacun est persuadé de questionner, d'argumenter et de se connaître à peu près. Pour se figurer ce que serait de penser mieux qu'on ne pense, il faudrait déjà penser mieux, et c'est bien pourquoi aucune énumération d'avantages ne fera jamais le travail.

Un bénéfice que l'on ne peut pas imaginer ne pèse rien dans une balance, et n'importe quel coût l'emporte sur lui.

De là une arithmétique implacable. Une heure, un tarif, un déplacement, ces coûts sont parfaitement représentables, tandis que le gain ne l'est pas. Le calcul est donc perdu d'avance, et ce que je prenais pour du mépris ou de la paresse n'est que le résultat prévisible d'une opération faussée par la nature même de son objet. Il en va ainsi de toutes les choses dont on ne découvre la valeur qu'après les avoir faites, apprendre une langue, tenir un instrument, entrer dans un métier, lire ce qui résiste. Personne n'y entre jamais par calcul, puisque le calcul y est impossible, on y entre par curiosité, par imitation, par insatisfaction, ou parce que quelqu'un nous y a poussés.

Certains viennent tout de même, et disent manquer de rigueur, de méthode, d'interlocuteurs assez exigeants. Mais on ne sait pas que l'on manque de rigueur sans avoir déjà quelque idée de ce que serait la rigueur, ni ne déplore l'absence d'interlocuteurs sérieux sans posséder le critère qui permet de juger que les autres ne le sont pas. Ceux qui viennent possèdent donc en germe ce qu'ils viennent chercher, et la pratique paraît ne s'adresser qu'à ceux qui en auraient le moins besoin.


Le problème était là avant

On va voir son médecin pour un rhume et il découvre autre chose. On peut alors dire que la consultation était risquée, on peut aussi tenir que la vérité de son état vaut mieux que l'ignorance, même lorsque cette vérité est dure. Si cette seconde position est tenable, c'est parce que la maladie existait avant la visite et que le diagnostic n'a rien produit, il a seulement montré.

Il en va de même ici. Je n'invente pas les problèmes, je les rends visibles. La confusion, les présupposés jamais examinés, l'écart entre ce que l'on affirme et ce que l'on fait, tout cela préexiste, et le plus souvent l'entourage l'a repéré depuis longtemps. Quand une attitude apparaît en consultation, il y a fort à parier que les proches l'aient déjà vue, et qu'ils l'aient dite. Simplement, dans les liens intimes, ces vérités sont soumises puis déniées, jusqu'à ce que s'installent des arrangements avec l'authenticité qui permettent à la relation de ne pas se défaire.

Ce qui naît dans la consultation n'est donc pas le problème, c'est l'inquiétude, car on ne cherche pas à soigner ce dont on ignore souffrir. Le besoin ne préexiste pas, il apparaît, et c'est là ce qui trouble, mais il apparaît sur quelque chose qui était bien là.


Ce que l'on risque vraiment

Le risque n'est donc ni la durée, ni la dépense, ni l'ennui. Imaginons quelqu'un qui s'est longtemps tenu pour rationnel, éthique, attentif aux autres, et qui découvre en une heure par A+B qu'il n'en est rien. L'image de soi se brise d'un coup, avec la conscience du temps perdu et la culpabilité d'avoir été aveugle, et de l'avoir été devant témoin. Cela peut mettre en colère, surtout lorsque la conclusion est juste. Cela peut attrister.

Et pourtant ceux qui ont pratiqué disent rarement avoir appris quelque chose de particulier. Ils disent plutôt qu'il leur est devenu impossible d'ignorer leur manière de fonctionner, celle-ci se manifestant désormais jusque dans la plus insignifiante de leurs conduites. Ce n'est pas un savoir de plus, c'est une ignorance en moins, et cela ne se rend pas.

On peut interrompre les consultations, on ne peut pas se rendormir.

Il serait pourtant faux d'y voir la promesse d'une réparation. Un problème n'est pas nécessairement fait pour être résolu. Il peut être insoluble. Il peut receler des avantages auxquels on ne voudrait pas renoncer, et qu'il vaut mieux avoir choisis de garder que subis sans le savoir. Ce que l'exercice offre n'est pas une solution, c'est une lucidité, et la lucidité ne sert à rien d'autre qu'à voir.

Reste alors une préférence, et j'avoue ne pas savoir la démontrer. Vaut-il mieux savoir, même durement, que dormir confortablement ? Ceux qui répondent oui finissent par venir. Les autres invoquent leur emploi du temps, et l'on ne peut pas leur donner tort de l'extérieur, puisqu'il faudrait avoir déjà choisi pour pouvoir en juger.

Si la soif de vérité était générale, personne ne refuserait cet exercice et je serais riche. Si elle était absente, personne ne viendrait et je ferais autre chose. Tout se joue dans cet écart, et je ne sais pas si le goût de la vérité s'acquiert ou s'il est de ces choses que l'on possède ou non depuis toujours. »

Si vous préférez éprouver l'exercice plutôt que de l'imaginer, la consultation philosophique se pratique sur dialogon.fr.

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