Vous ne savez pas ce que vous dites

Voici un exercice qui ne demande ni préparation ni culture particulière. Prenez un mot que vous employez tous les jours, un mot dont vous êtes certain de la signification. Prenez "respect", par exemple. Et définissez-le.
Vous verrez que quelque chose résiste immédiatement.
Ce n'est pas que le mot soit compliqué : vous l'utilisez correctement depuis l'enfance, vous savez repérer un manque de respect à cent mètres, vous seriez capable de dire qui vous respectez et pourquoi. Mais dire ce que c'est, en une phrase qui tienne, sans reculer vers un synonyme - voilà qui ne vient pas.
Et le premier réflexe est toujours le même : on cherche un mot voisin. Le respect, c'est la considération. Mais qu'est-ce que la considération ? C'est le fait de tenir quelqu'un en estime. Et l'estime ? On tourne. Chaque définition renvoie à une autre, et la ronde peut durer indéfiniment sans qu'on ait rien défini du tout.
Un instrument : le tiers exclu
Définir ne consiste pas à trouver un équivalent. Cela consiste à tracer une frontière : dire ce qui est dedans, ce qui est dehors, et à quel endroit exactement passe la ligne.
Pour cela j'utilise un instrument simple, que je vous donne parce qu'il vous servira bien au-delà de cet article.
Quand vous cherchez à distinguer deux concepts voisins, ne cherchez pas ce qui les différencie en général : vous n'obtiendrez que des nuances molles. Cherchez un troisième concept qui appartienne à l'un et pas à l'autre. Un seul. S'il y en a un, la frontière apparaît d'elle-même, et vous savez enfin de quoi vous parliez. S'il n'y en a aucun, c'est peut-être que les deux mots disent la même chose, ce qui est déjà une découverte considérable.
Une précision avant d'essayer : il s'agit d'une appartenance générale, pas d'une loi sans exception. On cherche ce qui discrimine dans la plupart des cas, pas une définition juridique étanche. Le lecteur pointilleux trouvera toujours un contre-exemple ; cela ne détruit pas la distinction, cela la précise.
Trois essais
Respecter et admirer. Nous employons les deux presque indifféremment, et pourtant nous sentons bien qu'ils ne se recouvrent pas. Quel troisième concept appartient à l'un et pas à l'autre ?
Je propose le mérite. On admire toujours quelque chose de remarquable : un talent, un courage, une œuvre. L'admiration suppose un mérite, elle le désigne. Le respect, dans son acception forte, est dû sans mérite, et c'est même ce qui le rend inconditionnel : on le doit à quelqu'un parce qu'il est un homme, pas parce qu'il a réussi quoi que ce soit.
La frontière est tracée. Mais regardez ce qu'elle ouvre aussitôt : si le respect ne se mérite pas, que faisons-nous lorsque nous disons de quelqu'un qu'il « force le respect » ? Employons-nous alors le mot dans un tout autre sens ? Et celui qui exige qu'on le respecte réclame-t-il ce qui lui est dû, ou ce qu'il croit avoir mérité (et qu'il ne mérite donc peut-être objectivement pas).
Juste et égalitaire. On les confond constamment, et les débats publics en vivent.
Le tiers exclu : la proportionnalité. Ajuster à la mesure de chaque situation appartient au juste et contredit frontalement l'égalitaire, qui donne la même chose à tous par principe. Donner davantage à celui qui a moins est inégalitaire, et cela nous paraît juste.
Voilà qui règle une confusion. Et qui en ouvre une autre : proportionnel à quoi ? Au besoin, au mérite, à l'effort, au risque pris ? Chaque réponse dessine une société différente, et vous venez de choisir sans le dire.
Libre et autonome. Le troisième concept est ici presque inscrit dans le mot : la règle. Auto-nomos, se donner à soi-même sa loi. La règle n'est pas un attribut fréquent de l'autonomie, elle en est constitutive. La liberté, entendue comme absence d'entrave, peut parfaitement s'en passer.
D'où la question qui suit, et qui n'a rien d'académique : celui qui obéit strictement à une discipline qu'il s'est choisie est-il moins libre que celui qui n'obéit à rien, ou davantage ? Et l'homme sans aucune règle est-il libre, ou seulement disponible à ses impulsions voire soumis à ses pulsions ?
Vous remarquerez que chaque distinction, une fois tracée, ne referme rien. On n'en sort pas avec une définition. On en sort avec un problème, et c'est exactement ce qu'on cherchait.
Ce que votre définition dit de vous
Voilà le point le plus intéressant, et le plus dérangeant.
Deux personnes qui définissent le respect ne donnent presque jamais la même réponse. L'une le fera reposer sur la compétence, l'autre sur la droiture, une troisième sur la simple appartenance à l'humanité. Aucune ne se trompe. Mais chacune, en choisissant, vient de dire quelque chose qu'elle ne savait pas être en train de dire : ce à quoi elle accorde de la valeur, ce qu'elle exige d'autrui, ce qu'elle croit devoir.
Un concept n'est jamais neutre. Le choisir, c'est trancher. Et ce qui apparaît alors n'est pas une préférence de vocabulaire, mais un système de valeurs, une axiologie, le plus souvent héritée, rarement examinée, et parfois assez branlante quand on l'examine.
C'est pourquoi cet exercice, qui a l'air d'un jeu de mots, est un des plus révélateurs que je connaisse en pratique philosophique. On croit chercher le sens d'un mot ; on découvre les ancrages de celui qui le cherche.
Socrate ne faisait pas autre chose lorsqu'il demandait à un général (dans le Lachès) de lui dire ce qu'est le courage. Le général savait, évidemment : il en vivait tous les jours. Et il ne savait pas. Le dialogue s'achève sans définition, ce que les commentateurs appellent un échec. Je crois plutôt qu'il faut le lire ainsi : deux hommes qui croyaient savoir ont découvert qu'ils ne savaient pas, et c'est le seul endroit d'où l'on puisse commencer à penser, une aporie.
Pourquoi vous n'y arriverez pas seul
Vous pouvez reprendre cet instrument ce soir, sur un carnet, avec vos propres mots. Vous trouverez des tiers exclus, vous tracerez des frontières, et ce sera déjà beaucoup.
Mais vous vous arrêterez au premier palier. Parce que rien ne vous obligera à aller plus loin, et surtout parce que c'est encore vous qui jugerez si votre distinction tient.
Or elle vous paraîtra toujours tenir. C'est la vôtre.
Il faut quelqu'un pour vous demander ce que vous entendez par ce mot que vous venez d'employer dans votre définition. Quelqu'un que votre évidence n'atteint pas, parce qu'il ne la partage pas. C'est là tout le travail, et il ne peut se faire qu'à plusieurs.
J'anime à partir du 20 septembre un séminaire de quatre séances consacré à ces gestes de pensée - questionner, conceptualiser, objecter, problématiser - en se servant de l'IA comme partenaire d'entraînement entre les séances. Il reste quelques places : [Séminaire pratique philosophique et IA]






