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La honte



Sentiment existentiel


La honte est un sentiment éminemment pénible, tellement pénible qu'il est très souvent refoulé, ce qui rend particulièrement difficile de déterminer précisément la pensée honteuse. Quand j'ai honte d'une action passée, j'essaie de chasser immédiatement la pensée de cette action. Y penser provoque une sensation de décharge au niveau de la poitrine par exemple (chez moi en tous cas), je sens que tout mon être se recroqueville, mon esprit se fige, je ne peux plus penser à rien d'autre, j'ai envie de disparaître. Non pas de changer de lieu pour me soustraire au regard d'autrui mais de m'annihiler pour me soustraire à mon propre regard réprobateur.

La honte est un sentiment ontologique, qui touche tout notre être : vouloir disparaitre c'est vouloir ne plus sentir ni les jugements, ni même celui qui nous juge, ce "moi" idéal ou idéalisé en position de surplomb, qui prétend à la dignité, à l'existence. La honte est une mise en abyme de soi qui finit dans un trou noir : elle absorbe toute la matière et la lumière et nous rabougrit.

Celui qui a honte ne peut plus se regarder dans la glace, il ne supporte plus son image qui le renvoie à lui-même, et c'est bien lui-même qu'il souhaite fuir. De même, il fuit les autres qui le renvoient aussi à lui-même puisqu'en présence d'autrui nous cherchons instinctivement qu'il nous reconnaisse.

Si nous nous fuyons nous-mêmes c'est que nous nous sommes trahis, nous avons failli, nous n’avons pas été “à la hauteur” de nos attentes ou de celles des autres nous sommes un imposteur et nous nous sommes démasqués nous-mêmes. Ce n’est qu’une question de temps avant que les autres ne le fassent et que notre être indigne soit mis à nu, au vu et au su de tous.

Mais pour avoir honte encore faut-il faut avoir eu de la fierté, un sens, voire un code, de l’honneur, de la dignité, il faut avoir prétendu à une certaine valeur sociale. Evidemment, plus on a prétendu, plus on a brillé, plus on a obtenu un statut auprès de soi-même et d'autrui et plus la honte est insupportable : nous avons une image de nous-même, une réputation à défendre à nos propres yeux et en déchoir nous plonge dans la honte.


Humiliation


Le phénomène de l'apparition de la honte chez le Sujet en présence d'autrui est l'humiliation, dont nous voyons la proximité sémantique avec "humus", le sol en latin. L'humilié est mis à terre, il rampe, est ravalé au rang d'animal, n'a plus de dignité humaine. Humilier une personne c'est la rabaisser aux yeux des autres et avant tout d'elle-même : perdant toute estime d'elle-même, elle devient manipulable, servile, domestique, elle devient un objet au service de celui qui humilie.

De nombreuses personnes subissent ce qu'elles ressentent comme de petites humiliations quotidiennes : être ignoré par les autres quand on a une fonction "transparente", voir le fruit de son travail récupéré par un autre, être exposé en public pour ses défauts, ses difformités, ses secrets (pour les enfants).

L’humiliation a beaucoup à voir avec le mépris, la négation d'autrui, l’ignorance envers celui qui cherche à être reconnu à sa “juste valeur”.

L'humiliation peut aussi nourrir une colère violente et sourde, un puissant ressentiment qui l’espoir d’une vengeance, comme on le voit périodiquement dans l'histoire ou la littérature.

Dans la honte on veut effacer le passé, on veut faire en sorte que l’action honteuse n’ait jamais eu lieu : c’est une attitude magique, comme l’enfant qui pense qu’en cachant ses yeux il disparait aux yeux du monde.

Le honteux voudrait que l'humiliation subie n'ait jamais eu lieu mais il ne pourra jamais l'effacer et elle viendra toujours le hanter dans ses moments de relâchement, à moins qu'il ne parvienne à l'affronter et à la surmonter. La honte cela vous colle à la peau, comme une odeur impossible à éradiquer.

Or, comme nous l'avons dit, affronter sa honte est très difficile puisque nous développons des trésors d'imagination pour la cacher, l'enfouir, l'enterrer au plus profond de nous-même. C'est malheureusement un déchet hautement radioactif qui ne peut être détruit : il effectue son lent travail de sape, il mine le Sujet de l’intérieur.

Pour affronter sa honte il faut d'abord énoncer les faits, dire les choses telles qu’elles sont : ce qui s'est passé objectivement, ce que nous avons fait (de mal en général), la faute commise, ses conséquences, notre degré de responsabilité objective ainsi que celle d’autrui. Peut-être qu’autrui nous a humilié sans même s’en rendre compte et qu’il suffirait de le lui dire pour que la situation s’arrange ? Peut-être aussi avons-nous honte parce que nous avons un orgueil mal placé, démesuré, et que cette honte est finalement bénéfique parce qu’elle nous permet de “dégonfler notre ego” surdimensionné ?

Certaines personnes semblent avoir honte même d'exister, comme si leur être même, était de manière essentielle et ontologique entaché d'indignité, frappé d’infamie ou de malédiction, alors même qu'aucun événement traumatique ne justifie cette perte. Tout se passe comme si leur existence même était une imposture.


Sentiment social


Il peut aussi y avoir une honte de classe ou de caste comme on le voit en Inde où les Intouchables n'ont pas l'accès à certaines professions car ils en sont indignes. La honte sociale incite chacun à rester à sa place, entre pairs, afin que la hiérarchie en place et les intérêts de leurs dirigeants demeurent inchangées à travers les générations.

Dans certaines “cultures de la honte” comme au Japon (contrairement aux cultures occidentales qui sont plutôt des cultures de la culpabilité), des personnes préfèrent se suicider en public ou disparaitre plutôt que de subir l'humiliation d'un échec, d'un licenciement ou d'une défaite cuisante. La crainte de la honte est une motivation à l'action très puissante lorsqu'existe une grande pression sociale au conformisme.

Mais la honte peut aussi être ou utile. On peut penser au personnage de Lord Jim dans le roman éponyme de Joseph Conrad. Jim, qui aspirait à une vie d'aventures héroïques sur les mers, se retrouve capitaine d'un navire marchand. Pendant une tempête, le navire subit une avarie et il abandonne son navire par lâcheté, en laissant à bord tous les passagers dans la soute, condamnés à une mort certaine sans personne pour diriger le navire. Il agit comme sous hypnose, sans réfléchir, paralysé par la peur. Or le navire est finalement rescapé et les marins également. Pendant tout le roman il tente de fuir sa lâcheté initiale en multipliant les actes au péril de sa vie, dans une espèce de fuite en avant suicidaire pour lui faire oublier son infamie. Il n'y parviendra pas car son erreur passée finira toujours par le rattraper et il mourra dans une de ses tentatives aventureuses, enfin délivré de sa malédiction. Où l'on voit bien le caractère indélébile de ce sentiment qui nous pousse à vouloir disparaitre par tous les moyens.

Aussi désagréable soit-elle, la honte a néanmoins des vertus sociales et pédagogiques non négligeables. Les Inuit paraît-il, "mettent la honte" aux enfants qui marchent sur de la glace fine afin de leur apprendre à ne jamais prendre ce risque mortel.

Socrate a humilié des adversaires dans la Cité qui ont ensuite retenu la leçon et ont opéré une conversion de leur attitude : ainsi le bel Alcibiade qui a commencé à s'occuper de son âme après avoir été ridiculisé en public.

Enfin la pratique du "name and shame" consiste à publiciser les mauvais payeurs, les fraudeurs et autres abuseurs afin de les livrer à la honte populaire et de les inciter fortement à modifier leur comportement.

Moins dramatique, le problème de la pudeur n'en est pas moins très intéressant : comment expliquer que nous ayons honte de la nudité dans la plupart des cultures alors qu'objectivement rien n'est honteux ? Ici encore on pourra ramener la honte a un phénomène ancestral : être nu signifie être vulnérable aux attaques physiques et il est probable que les premières sociétés aient tenté de faire honte aux enfants de leur nudité afin de les protéger. Puis se sont greffés les interdits religieux dans lesquels les organes génitaux doivent être cachés parce qu'ils sont le lieu de la sexualité, du désir et de la procréation et que l’Eglise voulait s'arroger le monopole de la procréation. Après avoir gôuté le fruit défendu de la connaissance, Adam et Eve sont chassé du jardin d'Eden et ont honte de leur nudité.


Qu'elle soit avilissante, sclérosante ou au contraire puissant moteur de changement positif pour s'amender d'un comportement nocif, la honte est un sentiment archaïque dont l'évocation même la redouble, ce qui la rend éminemment intime. C'est en même temps un phénomène social qui met à jour notre statut d'animal social : nous pouvons considérer, par le phénomène de la honte, qu'autrui est toujours déjà en nous, ce qui est de manière plus positive, la condition même de la conscience et de la pensée. La honte est ainsi un marqueur très fort de notre humanité même si le prix de cette humanité peut paraitre cher payé.

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