S'extraire du flux par la question
- il y a 1 jour
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Sur la distance perdue, et sur ce qu’une question peut nous rendre
Il y a un geste que nous faisons des dizaines de fois par jour sans plus y penser, le pouce qui remonte l’écran et fait défiler un flux ininterrompu d’images, de phrases, de visages, de colères et d’attendrissements, et ce geste a quelque chose d’étrange que nous remarquons rarement, c’est qu’il nous absorbe. Nous ne regardons pas le flux comme on regarde un paysage depuis une fenêtre, nous y sommes happés, emportés, dissous dans son courant, et l’heure passe sans que nous puissions dire ce que nous avons vu. Le plus troublant n’est pas que ce soit chronophage, c’est que ce soit apaisant, que cette immersion nous console de quelque chose, qu’elle nous donne l’impression d’être au monde, connectés, présents à tout ce qui s’y passe, alors même qu’elle nous en retire. Et c’est de ce paradoxe que je voudrais partir, parce qu’il dit quelque chose de plus vaste que nos écrans, il dit quelque chose de ce que c’est qu’avoir un monde, et de ce que nous risquons quand nous croyons nous y plonger.
Avoir un monde, c’est ne pas s’y noyer
On croit spontanément que connaître les choses, percevoir le monde, en faire l’expérience, c’est une affaire de proximité, qu’il faudrait s’approcher au plus près, se fondre dans ce qu’on regarde, abolir la distance qui nous en sépare pour enfin y accéder pleinement. C’est l’inverse qui est vrai, et c’est ce que le flux nous fait toucher du doigt par défaut. Pour qu’il y ait pour moi un paysage, et non pas seulement de la lumière qui frappe une rétine, il faut que je me tienne à distance de lui, que je ne sois pas ce paysage, que je sois ce léger retrait depuis lequel les choses peuvent se ranger en face de moi et former un ensemble. Cette distance n’est pas un défaut de mon regard, un obstacle entre le réel et moi, elle est la condition même pour qu’il y ait un réel qui m’apparaisse comme un tout plutôt que comme une bouillie d’impressions où je serais noyé.
C’est ce que Sartre a formulé avec une rigueur implacable lorsqu’il écrit que la réalité humaine est ce par quoi l’être se dévoile comme totalité. Traduisons sans le vocabulaire, cela veut dire que le monde ne devient un monde, un tout qui se tient, qu’à condition que quelqu’un se tienne à son bord, en retrait, à la place de celui qui n’en fait pas partie et qui peut pour cette raison l’embrasser tout entier. Connaître quelque chose, ce n’est pas devenir cette chose, c’est précisément ne pas l’être, c’est la tenir devant soi à la distance exacte d’où elle se livre. Quand je comprends une idée, quand je saisis une situation, je ne fusionne pas avec elle, je la tiens, et tenir suppose toujours que je ne sois pas ce que je tiens, car le jour où je me confondrais avec elle il n’y aurait plus personne pour la saisir, il n’y aurait que de l’indistinction muette.
Le flux ne nous donne pas le monde, il nous retire la distance d’où le monde pouvait nous apparaître.
Or c’est exactement cette distance que le flux abolit. Il ne nous présente pas un monde à tenir devant nous, il nous immerge dans un courant sans bord, sans surplomb, sans le moindre point de retrait d’où l’ensemble se laisserait embrasser. Il défile, et nous défilons avec lui, emportés sans pouvoir nous arrêter sur le bord. Voilà pourquoi il apaise, car la distance, si elle est la condition pour qu’il y ait un monde, est aussi inconfortable, elle nous laisse seuls, exposés, en face de ce qui ne se confond pas avec nous, et l’immersion nous délivre de cette solitude en nous dissolvant dans le courant. Et voilà l’impasse à laquelle cette première observation nous conduit, car ce que le flux nous fait fuir est exactement ce dont nous avons besoin pour être quelqu’un. Nous fuyons la distance parce qu’elle nous expose, mais sans elle il n’y a plus de monde en face de nous, et bientôt il n’y a plus de nous non plus, il n’y a que le défilement. Comment retrouver alors une distance que nous passons notre temps à fuir, et que par construction nous ne pouvons même pas désirer puisque c’est précisément d’elle que nous cherchons à nous délivrer ?
Ce qu’une question fait à celui qui s’y noie
Il y a une difficulté supplémentaire que la première partie a laissée dans l’ombre, c’est que cette distance, nous ne pouvons pas nous la rendre à nous-mêmes. L’œil ne se voit pas lui-même, et celui qui est emporté par le courant ne peut pas se saisir par les cheveux pour s’en extraire, car le geste même de se reprendre suppose déjà ce recul qu’il a perdu. On ne sort pas seul d’une immersion, pour la simple raison qu’il faudrait, pour en sortir, occuper déjà la position extérieure dont on a été privé. C’est ici qu’intervient quelque chose dont nous avons perdu l’habitude, à savoir un autre qui nous adresse une question.
Je me souviens d’une consultation où une personne s’est mise soudain à pleurer en se tenant à sa chaise, disant qu’elle se sentait happée par le sol, comme s’il allait l’engloutir, et lorsque je lui ai demandé ce qu’elle souhaitait que je fasse, elle m’a répondu d’une voix suppliante, posez-moi une question. Je l’ai fait, et tout est reparti, la sensation d’engloutissement s’est dissipée comme elle était venue. Il faut s’arrêter sur ce qui s’est joué là, car ce n’est pas anodin. Ce qui happait cette personne, ce sol qui menaçait de l’avaler, c’était exactement l’immersion dont nous parlions, l’effondrement de toute distance, le courant intérieur de pensées qui l’emportait sans qu’elle puisse s’en détacher. Et ce qui l’a relevée, ce n’est pas une consolation, ce n’est pas un réconfort, ce n’est pas qu’on lui ait tendu une certitude rassurante, c’est qu’une question l’a obligée à penser, et que penser, c’est reprendre la distance, c’est se réinstaller à ce bord d’où il y a de nouveau un monde en face de soi plutôt qu’un sol qui aspire.
La question fait cela parce qu’elle pose à l’esprit une contrainte à laquelle il ne peut pas se soustraire, on ne peut pas ne pas tenter de répondre à une question qui nous est adressée avec pertinence, et cet effort même nous rétablit comme celui qui pense, donc comme celui qui se tient à distance de ce qu’il pense. Là où le flux nous emportait sans jamais rien nous demander, la question nous requiert, elle parie sur notre capacité à répondre, et c’est ce pari sur notre force qui nous relève, non pas un soin qui nous traiterait en êtres fragiles. Mais c’est précisément ici que surgit une nouvelle difficulté, plus retorse que la première. Si je ne peux pas me rendre à moi-même la distance qui fait de moi quelqu’un, et s’il faut pour cela qu’un autre m’adresse une question, alors ce par quoi je me retrouve vient d’ailleurs que de moi. Mon retour à moi-même passe par un autre que moi, ma reprise dépend d’une présence étrangère, et il y a là un paradoxe que nous ne pouvons pas contourner, celui d’une autonomie qui ne s’atteint que par le détour d’autrui.
Peut-on obliger quelqu’un à être libre
Reprenons le mot exact, car il porte tout le poids du problème, et c’est un mot que l’on emploie d’ordinaire sans frémir. La question oblige. Elle pose une contrainte à la pensée et la force à se mettre en mouvement, elle ne demande pas la permission, elle requiert, elle exige une réponse, et c’est par cette contrainte qu’elle relève celui qui s’abîmait dans le courant. Mais arrêtons-nous sur ce que cela suppose, car il y a là une tension qui menace de défaire tout ce que nous venons de construire. Nous avons dit que la question parie sur la force du sujet, qu’elle le traite en être capable et autonome, et nous disons maintenant qu’elle le contraint, qu’elle l’oblige à penser. Comment ces deux choses tiennent-elles ensemble, comment peut-on à la fois miser sur la liberté de quelqu’un et l’y forcer ?
Il faut contraindre une liberté à devenir libre, et cette contradiction n’est pas un défaut du geste, elle en est le cœur.
Car si le sujet avait vraiment la force de se reprendre seul, il n’y aurait nul besoin de l’y obliger, il le ferait de lui-même, et l’autre serait superflu. Mais nous avons vu que ce n’est pas le cas, que l’œil ne se voit pas lui-même, que personne ne s’extrait seul du courant. Il faut donc bien que quelqu’un d’autre exerce cette contrainte, qu’il pose la question que je ne pouvais pas me poser, qu’il rouvre par sa présence l’écart que j’avais perdu. Et alors ma lucidité retrouvée, ma distance restaurée, ma pensée remise en marche, tout cela est l’effet d’une contrainte qui ne vient pas de moi, et l’on peut légitimement demander en quel sens c’est encore ma pensée, ma liberté, mon autonomie, si c’est la question d’un autre qui les a fait surgir. Au moment même où l’on me rend le plus à moi-même, un autre est là, agissant, obligeant, et je dépends de lui pour accéder à ce dont je voudrais être le seul auteur.
C’est l’énigme que Socrate portait déjà lorsqu’il prétendait faire accoucher les esprits de leur propre pensée sans rien leur transmettre, et elle n’a jamais été résolue, parce qu’elle ne se résout d’aucun côté. Si l’on renonce à contraindre, on abandonne le sujet à un courant dont il ne sort pas seul, et l’on se paie de l’illusion confortable qu’il deviendra lucide comme par miracle, livré à lui-même. Si l’on contraint, on fait de sa liberté l’effet d’un dispositif, on l’oblige à une autonomie qu’il n’a pas choisie, et l’on se tient sur cette ligne intenable où il faut forcer quelqu’un à se tenir debout par lui-même. Cette contradiction n’est pas un raté que l’on pourrait corriger par plus de douceur ou plus de méthode, elle est la structure même de tout ce qui prétend rendre un autre à sa propre pensée, et il vaut mieux la regarder en face que la masquer sous de bonnes intentions.
Reste alors une question que je préfère laisser ouverte, parce qu’elle me semble plus juste sans réponse qu’avec une réponse trop ronde. Le flux, lui, ne nous oblige à rien, il nous prend sans rien nous demander, il nous dissout sans contrainte et nous appelle cela du repos. La question fait l’inverse, elle nous contraint, elle nous expose, elle nous rend à une distance inconfortable d’où nous redevenons quelqu’un. Mais voici ce qui ne se laisse pas refermer. Notre pensée, notre liberté, sont ce que nous avons de plus intime, et pourtant elles ne nous reviennent que par la contrainte d’un autre. Faut-il alors renoncer à croire que l’autonomie est une chose que nous possédons seuls, et admettre qu’elle est, au contraire, ce que nous ne pouvons recevoir que de quelqu’un d’autre ?
Ces questions ne se travaillent pas seul, et c’est précisément leur point. Si vous voulez en faire l’expérience plutôt que d’en lire le récit, retrouvez d’autres explorations et la possibilité d’un dialogue sur dialogon.fr.





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